Grand Prix d'endurance de 24 heures 1923Tout a commencé par un mail de Monsieur Armand de La Rochefoucauld, qui nous mentionne une erreur concernant son oncle lors de la première édition des 24 heures du Mans en 1923 :
"Selon mes archives, il courait, sur une Bugatti Brescia, avec le numéro 29 et non 28."
 

 

Pour tenter de déchiffrer cette énigme, une équipe de passionnés par l’histoire de cette fabuleuse course se mobilise. Journaux anciens, livres et revues spécialisées sont épluchés voire décortiqués et les photos sont disséquées. Les recherches minutieuses ne seront pas veines et vont porter leurs fruits bien au-delà de nos espérances.

 

Ci-dessous un extrait du résultat officiel des 24 heures du Mans 1923

N° 1 / A.Dills – Nicolas Caerels / Excelsior 5343cc / 112 tours - 1.933,344 km – 80,556 km/h

N° 2 / Gonzague Lécureuil - Flaud / Excelsior 5343cc / 106 tours - 1.829,820 km – 79,117 km/h

N° 28 / Max de Pourtales - S. de la Rochefoucauld / Bugatti 1495cc / 104 tours - 1.795,248 km – 74,802 km/h

N° 14 / J. de Marguenat – G. Delalande / Rolland Pilain 2300cc / 92 tours - 1.588,104 km – 66,171 km/h

N° 15 / Louis Sire – G. Guignard / Rolland Pilain 2224cc / 84 tours - 1.450,008 km – 60,417 km/h

N° 29 / René Marie – Louis Pichard / Bugatti 1495cc no / 82 tours - 1.415,484 km – 58,978 km/h

N° 25 / J. Pouzet – E. Pichon / Rolland Pilain 1925cc no / 79 tours - 1.363,698 km – 56,820 km/h
N° 26 / J.Robin – G. Marinier / Rolland Pilain 1925cc no / 79 tours - 1.363,698 km – 56.820 km/h
...

 

Les Bugatti

Publicité Bugatti - record du monde 1923 au MansLors de ce 1er Grand Prix d’endurance, le comte de Pourtalès et le vicomte de la Rochefoucauld battent le record du monde des 24 heures dans la catégorie 1,5 litre à 76 km/h de moyenne couvrant 1.835 km. L’usine Bugatti n’est pas insensible à cet exploit et diffuse un document publicitaire ou on retrouve la Bugatti Brescia arborant le numéro 29 et son équipage.

 

Sur ce document, M. de la Rochefoucauld identifie formellement son oncle comme passager du bolide de Molsheim.

 

 

La Bugatti 29 aurait donc fait mieux en course que sa sœur portant le numéro 28 ?

Le document suivant est assez explicite et devrait vous convaincre définitivement.

En 1923 il n'est pas prévu de faire un classement à la fin de la course, les voitures ayant respecté un minimum de kilomètres en 24 heures, kilométrage qui varie en fonction de la cylindrée, sont qualifiées pour le second acte (1924) d'une coupe qui se veut triennale. Le gagnant de la coupe triennale étant désigné au terme de l’épreuve de 1925.

Les Bugatti 28 et 29 avec leur cylindrée de 1.495cc doivent réaliser un minimum de 63 tours pour se qualifier pour l’épreuve de 1924.

24h mans 1923 - affichage 18eme heure

La photo ci-dessus montre que la Bugatti 29 a réalisé 78 tours et possède 14 tours d’avance sur la Bugatti no 28 qui n’en a réalisé que 64. L’écart entre ces deux voitures est justifié par plusieurs journaux d’époque «  René Marie a été victime d’une fuite au réservoir obligeant son pilote a effectué 10 km à pied pour venir chercher au stand un nouveau réservoir et de l’essence »

Pour situer la photo dans le temps, on constate que la Chenard n° 11 a effectué 85 tours sur les 110 qu'elle atteindra au terme des 24 heures, nous sommes donc aux environs de 18h30 de course. (Une moyenne d’environ 5,33 tours par heure,  contre 4,33 t pour la 29 et 3,55 t pour la 28)

Le classement officiel affirme pourtant que la Bugatti 28 a fait 1.795,248km (soit 104 tours de 17,262 km). La voiture 28 aurait donc fait 40 tours en 6 heures soit du 115 km/h de moyenne en reprenant au passage 8 tours à la voiture de tête !! C’est tout simplement impossible car le record du tour pour cette année 1923 a été réalisé par la Bentley de Duff et Clement au cours de la 24ème heure en 9m41s soit une moyenne de 107 km/h.

 

Les Rolland Pilain

En examinant de plus près cette photo du tableau d'affichage de 1923, une autre anomalie nous interpella car selon le règlement, les voitures portent un numéro décroissant en fonction de la cylindrée.

Sur le tableau d’affichage, on peut voir effectivement que les tours à faire décroissent sauf 4 exceptions, les voitures 14, 15, 25 et 26 : Les quatre Rolland Pilain

Logiquement, le nombre de tours des voitures 14 et 15 devrait se situer entre 71 et 76 et non 69.
Le nombre de tours de la 25 et de la 26 devrait être compris entre 68 et 70 et non 72 et 73

Le journal Le Matin du 26 mai 1923 publie les kilomètres à réaliser pour se qualifier en vue de l’édition de 1924.
1244 km pour la 14 – 1242 km pour la 15 - 1185 km pour les 25 et 26
C’est incohérent avec le tableau d'affichage et tout porte à croire qu’il y a eu une inversion au moment du pesage comme pour les Bugatti mais celle-ci n'est pas immédiatement répercutée dans les journaux.

En examinant la partie ‘tours à faire’ du tableau d'affichage, on peut en déduire que les Rolland Pilain 14 et 15 avaient des 1925cc, la 25 un 2224cc et la 26 un 2297cc.

La 14 de 2297cc sur la liste d'inscription est devenue 26 de 2297cc en course
La 15 de 2224cc sur la liste d'inscription est devenue 25 de 2224cc en course
Les 25 et 26 sur la liste d'inscription sont devenues 14 et 15 (ou 15 et 14) en course

Cette déduction est confortée par le journal la Sarthe qui dans son édition du 27 mai 1923 ,donc le lendemain du pesage, modifie la liste des concurrents. Ce document confirme également M. de la Rochefoucauld comme pilote de la Bugatti n° 29.

 

A ce stade de l’enquête, on peut en déduire le résultat suivant pour les Rolland Pilain
17eme Rolland Pilain no 26 2297cc -  Delalande De Marquenat
21ème Rolland Pilain no 25 2224cc - Sire Guignard
23ème Rolland Pilain no 14 (ou 15) 1925cc - Pouzet Pichon
24ème Rolland Pilain no 15 (ou 14) 1925cc - Robin Marinier

La logique serait respectée, les gros moteurs sont devant. Pour les plus sceptiques, sachez que le pilote Robin a fait l’objet d’un article dans le journal Le Maine en 1997 en tant qu'ancien maire de Téloché, ou on peut le voir posant à côté de la voiture no 15.

 

Les Excelsior

La liste du journal La Sarthe révèle aussi une anomalie sur la composition des équipages des Excelsior.

Les différentes photos des tableaux d’affichages confirment que l’Excelsior no 2 a effectué plus de tours que la n°1.

24h mans 1923 - affichage 17eme heure

24h mans 1923 - affichage 23eme heure

Sur la dernière photo, la Chenard n°9 a réalisé 123 tours d’un circuit qui mesure 17.262 km. A raison de 10 minutes par tour, nous sommes à environ une heure de l’arrivée.

A ce stade de la compétition, les positions des voitures sont les suivantes :

102 tours pour la 1, 108 pour la 2, 76 pour la 14 et la 15, 80 pour la 25, 88 pour la 26, 77 pour la 28 et 99 pour la 29.

Le résultat officiel à l’arrivée indique pourtant

112 tours pour la 1, 106 pour la 2, 92 pour la 14, 84 pour la 15, 79 pour la 25,79 pour la 26,104 pour la 28, 82 pour la 29.

L’Excelsior no 2 aurait réalisée 10 tours de 17.262km entre la prise de la photo et l’arrivée…. 172,62 km/h alors que l’Excelsior n°1 reculait de 2 tours !!!

La Bugatti Brescia no 28 avec son 1485cc aurait laminé les Audi R18 en réalisant 27 tours, soit 466 km/h sur une piste boueuse. Il n’y avait certes pas de chicanes à cette époque mais vous admettrez que les chiffres sont fantaisistes.

 

Vous n’êtes pas totalement convaincus ?

Selon l'article 13 du règlement, les concurrents pouvaient faire les demandes d'engagements soit auprès de l'ACO, soit par le journal l'Auto. Les journalistes de ce quotidien étaient donc directement à la source des informations.

Le classement des 24 heures du Mans publié par le journal l’Auto du 28 mai 1923
Ce document a la particularité de montrer la formation des équipages après la course dans un ordre qui correspond aux numéros des voitures et le nombre de tours couverts.

Les Excelsior dans L’auto
Lécureuil et Flaud figurent sur l’Excelsior no 1 en parfaite adéquation avec le journal la Sarthe du 27 mai. Avec 106 tours (1.829,820 km), ils terminent 6 tours derrière l’Excelsior n° 2 de Dills et Caerels (1.933,344 km). Entre la photo du tableau d’affichage et l’arrivée, les deux Excelsior ont donc réalisé 4 tours chacune pendant que les Chenard qui terminent 1ere et deuxième en effectuaient 5, c’est tout à fait logique. Le classement de ces deux voitures est conforme au tableau d’affichage ainsi qu’au journal La Sarthe et confirme que la n°2 a effectué plus de tours que la n°1.

Les Rolland Pilain dans l’Auto
La n° 26, avec 92 tours, termine 17ème.
La n° 25, avec 84 tours, termine 21ème.
La n° 14, avec 79 tours, termine 23ème.
La n° 15, avec 79 tours, termine 23ème.

Entre le tableau d’affichage et le classement, les voitures ont bouclé 4 tours pour la 25 et la 26, 3 tours pour les 14 et 15. Ces chiffres sont tout à fait cohérents avec ceux des autres concurrents et confirment les conclusions précédentes.

Les Bugatti dans l’Auto
En dehors du fait que M. de la Rochefoucauld ‘junior’ ait identifié son oncle sur la Bugatti no 29, les journaux l’Auto, la Sarthe ainsi que la publicité Bugatti sont eux aussi d’accord sur la composition des équipages.
Bugatti 28 : Marie – Pichard
Bugatti 29 : de Pourtalès – de la Rochefoucauld
Le nombre de tours est lui aussi conforme au tableau d’affichage. Les deux Alsaciennes ont fait 5 tours entre la photo et l’arrivée.

 


Le journal l’Auto et l’ACO sont d’accord sur le nombre de tours. Les différences se font sur les numéros des voitures précitées

Georges Fraichard dans son ouvrage ‘La ronde impitoyable – Les 24 heures du Mans’ de 1953 publie un classement de 1923 avec les noms des pilotes, les voitures et les cylindrées sans toutefois faire mention des numéros. Ce classement est identique à celui du journal l’Auto sauf qu’il a remplacé les tours par le kilométrage et la moyenne horaire. Le tableau des concurrents avec les numéros des voitures en page 23 est par contre identique à celui de l’ACO…. donc erroné.

On peut retrouver les véritables numéros des voitures en associant uniquement le classement de Georges Fraichard avec la photo du tableau d’affichage à la 23ème heure.

Les résultats du journal l’Auto sont confirmés par La Vie Automobile de Charles Faroux. (Page suivante) qui est aussi le Directeur de course en 1923. La cohérence de ces journaux avec le tableau d’affichage est totale.

 

D’où vient l’inversion des numéros ?

La lecture du journal La Sarthe prouve que des changements sont intervenus au moment du pesage.

Le résultat final n'était peut-être pas accompagné d'une liste de concurrents actualisée pour les voitures Excelsior, Bugatti et Rolland Pilain. La ‘Ronde impitoyable’ avec un classement (sans numéro) correct accompagné d’une liste de concurrents fausse en est la parfaite illustration.

Les journalistes qui ont regroupé les informations (liste des engagés avant le pesage et le classement) sur un même tableau sont donc vraisemblablement  tombés dans l’erreur.

L’erreur s’est ensuite propagée d’ouvrage en ouvrage, du Roger Labric de 1949 à Wikipédia, à la vitesse du copier/coller.

Existe-t-il un document estampillé ACO officiel de 1923 avec les résultats précisant les numéros des voitures ? Sinon nous pouvons considérer les documents L'Auto (co-organisateur) et La Vie Automobile (revue du directeur de la course) comme les résultats officiels.

En dehors du classement à rectifier, il faut noter que le point de règlement n°7 n'a pas été respecté :
7)  Le départ sera donné simultanément à tous les concurrents, les voitures étant rangées dans l'ordre décroissant des cylindrées.

Ce qui n'est pas exact puisque les voitures ont été rangées par ordre des numéros y compris les Rolland-Pilain n°14, 15, 25 et 26 et nous avons démontré qu'elles n'étaient pas numérotées dans l'ordre décroissants de leur cylindrée.

Aucune importance sur la course elle-même, mais si cet écart s’est produit en 1923, il n’est pas exclu que l'anomalie puisse se reproduire lors des éditions suivantes.

 

L'extrait du résultat des 24 heures du Mans de 1923 rectifié


N° 2 / A.Dills – Nicolas Caerels / Excelsior 5343cc / 1.933,344 km – 80,556 km/h

N° 1 / Gonzague Lécureuil - Flaud / Excelsior 5343cc / 1.829,820 km – 79,117 km/h

N° 29 / Max de Pourtales - S. de la Rochefoucauld / Bugatti 1495cc / 1.795,248 km – 74,802 km/h

N° 26 / J. de Marguenat – G. Delalande / Rolland Pilain 2300cc / 1.588,104 km – 66,171 km/h

N° 25 / Louis Sire – G. Guignard / Rolland Pilain 2224cc / 1.450,008 km – 60,417 km/h

N° 28 / René Marie – Louis Pichard / Bugatti 1495cc no / 1.415,484 km – 58,978 km/h

N° 14 / J. Pouzet – E. Pichon / Rolland Pilain 1925cc no / 1.363,698 km – 56,820 km/h
N° 15 / J.Robin – G. Marinier / Rolland Pilain 1925cc no / 1.363,698 km – 56.820 km/h
...

Le véritable classement des 24 heures du Mans 1923 dans son intégralité

 

 

Cette enquête a été menée avec la plus grande minutie et le plus grand sérieux par

René Bozec, Jean-Luc Bremont, ‘Camerat’, Thierry Chargé, Jean-Charles Colombier, Laurent Dangeard, Gérard Hubert, Philippe Hubert et ‘Papiyv'

Un grand merci à Monsieur M. Armand De La Rochefoucauld duc de Doudeauville pour son intervention déterminante.

Le déroulement complet de l'enquête est visible sur le forum de Motorlegend

 

 

Si vous avez des questions ou besoin d’informations complémentaires n’hésitez pas à nous contacter, nous tenterons de vous éclairer. Vos doutes, commentaires, remarques, photos ou documents sont les bienvenus.