Roger CamuzetJe le revois encore, comme si c’était hier.
 
Âgé, assis à l’ombre de la tonnelle en fleurs, dans son fauteuil en osier. Ou alors près du radiateur en hiver, lisant une BD de Tintin que j’avais dû oublier chez lui. Je me souviens de ma grand-mère s’évertuant à peigner les quelques rares cheveux qui trônaient au sommet de son crâne.
 
C’était mon grand-père. Roger. Roger Camuzet.


Je savais que dans sa jeunesse, il avait participé à des courses prestigieuses. D’où venaient ces coupes et ces médailles trouvées çà et là dans la maison ?

À plus de quarante ans, je me décide à effectuer des recherches sur mon grand-père aujourd’hui disparu. Rechercher sur Internet ? Pourquoi pas ? Sitôt les mots « Camuzet Roger 24 heures du Mans » tapés, apparaissent alors des photos de lui, jeune et souriant, devant une voiture d’un autre âge.

Quelle surprise ce fut pour moi et ma famille de le revoir ainsi. Surprise surtout et émotion pour ses deux enfants, mon père et ma tante. « C’est tellement lui » a été leur réaction. Les noms des coureurs de l’époque mentionnés sur Internet leur ont remémoré bien des anecdotes racontées par mon grand-père. Ces coureurs s’appelaient Boillot, de Courcelles, de Cortanze...

Il était souvent question de palaces où ils étaient reçus comme des princes et où le gagnant de la course était fêté comme un héros.

Je sais maintenant que mon grand-père est né en 1895, qu’il a été élevé par sa grand-mère, institutrice à La Fichère et qu’il a subi le sort dévolu aux jeunes hommes de sa génération : la guerre et l’enfer des tranchées, un enfer qu’il évoquait parfois sans donner de détails ! Il est parti pour le front, en train, au départ de la gare d’Austerlitz à Paris en 1914, à l’âge de 19 ans, « la fleur au fusil » ou « comme en 14 », expressions employées à l’époque pour signifier que l’on partait joyeusement pour terminer une guerre qui serait la dernière, « la der des der ». Blessé à Verdun, condamné par les médecins militaires à ne pas survivre au-delà du week-end, son cercueil a été fabriqué le samedi par un menuisier qui ne voulait pas travailler le dimanche. Roger a heureusement survécu, a vu le cercueil qui portait son nom et je crois que cet événement lui avait donné une certaine philosophie de la vie.


Sur sa vie professionnelle, je sais qu’il a fait un apprentissage chez Monsieur Roussier, serrurier à Montignac. Il est ensuite parti à Paris, est devenu mécanicien chez Peugeot. Et c’est chez Peugeot qu’un jour la proposition a été faite au personnel : « Lesquels d’entre vous voudraient participer à des courses dans l’écurie Peugeot ? ». Mon grand-père s’est immédiatement porté candidat. Il fallait oser car à l’époque courir n’était pas une mince affaire vu l’état des routes (quand il y en avait !). En effet, ces courses se déroulaient sur de simples routes fermées à la circulation et n’étaient pas dénuées de danger puisqu’il y eut de nombreux accidents. Elles étaient surtout l’occasion d’établir de nombreux records de vitesse.


Voici un extrait de son palmarès :

Automobiles
- Tours de France, de 1922 à 1932 : chaque tour était composé de 12 étapes, pour un total de 3 700 km.
- 24 heures du Mans, en 1926 (avec une voiture Ravel) ; 102 tours de circuit effectués ; moteur cassé dans la nuit.
- 1er au circuit de Milan, grand prix d’Italie, en 1926 : record du monde battu, avec 1 578 km parcourus
- 1er au Tourist-Trophy du circuit de Montlhéry, en 1927.
- Rallye de Monte-Carlo, en 1933.

Motocyclettes
- 3e au grand prix de France, en 1922.
- Concours d’endurance UMF (Union Motocycliste de France), en 1922.
- 1er au classement général au circuit de Saône et Loire, en 1924 (400 km sur des routes de terre).
- 3e au circuit du Loiret, en 1924.
    
Ce genre de vie devait prendre fin brutalement lorsque le 5 juin 1932, le jour même de la naissance de son premier enfant, son directeur sportif André Boillot, un ami, se tue lors des essais de la course de côte d’Ars, dans l’Indre. Un monument, toujours visible actuellement, a été érigé en 1933 sur les lieux de l’accident, en sa mémoire.
Il décide alors d’abandonner les courses et d’ouvrir un garage automobile à Montignac, d’où ma grand-mère Andrée Mignot était originaire, un des tout premiers dans la région. Il y a par la suite ajouté une station-service. Il aura donc assisté à l’évolution de l’automobile, oubliant d’utiliser le chauffage dans sa voiture et disant que lorsque ma grand-mère et lui revenaient de Paris en voiture par temps froid, ils prenaient des couvertures…


Durant cette période il a été adjoint au maire de 1945 à 1953 et conseiller municipal de 1953 à 1971. Il s’est investi dans la vie du village, organisant la « frairie des Aveneaux ». Plus tard, lors de ces frairies, il a équipé une ancienne voiture Peugeot Quadrilette pour concourir contre les motocyclistes de l’époque. Nostalgie ?

Il est mort en 1983, à l’âge de 88 ans, l’année où Alain Prost remportait le Grand Prix de France. Son fils (mon père) a par la suite pris la relève du garage. Le bâtiment existe toujours. Il est occupé par ma sœur Stéphanie. Son ami Bruno s’y adonne à sa passion pour la mécanique et elle, à la couture et à la création textile.

Fabienne CAMUZET-VERGNON

 


Crédit photographique pour les illustrations (C) Collection Famille Camuzet, à l’exception du document n° 1.

 

24h du Mans 1926 Roger Camuzet et sa Ravel

1. 1926, Les 24 heures du Mans. Roger Camuzet (à gauche) devant une voiture Ravel

 

Roget Camuzet sur Peugeot

2. Ravitaillement à l’occasion des 3 jours de Saint-Étienne. À droite, Roger Camuzet sur une moto Peugeot.

 

 

 

Roget Camuzet à Nice

3. 1931, Tour de France, étape à Nice. Roger Camuzet au centre, devant sa voiture Peugeot.

 

Roget Camuzet au Rallye de Monte Carlo 1933

4. 1933, Rallye de Monte-Carlo (voiture Peugeot avec chaînes sur les roues).

 

Roget Camuzet Tour de France Auto

 5. Tour de France en Peugeot Quadrilette.

 

1948 Roget Camuzet à Montignac

6. 1948, à Montignac. Course de Quadrilette, lors de la frairie.
Au volant, Roger Camuzet, derrière lui (avec un béret), Charles Bernardeau, son ami d’enfance de La Fichère

 

 

Garage Camuzet vers 1930

7. Montignac-Charente, avenue des Aveneaux.Le garage Camuzet, vers 1930.

 

Roget Camuzet vers 1980

8. Roger Camuzet, lisant une BD, dans son jardin, vers 1980