Le Mans, 16 et 17 juin 1980

Désertée par les grands constructeurs, la course semble avoir perdu de son intérêt. Un duel entre Porsche comme ce fût le cas en 1979 n’intéresse personne. Les victoires les plus belles sont celles ou il y a de l’adversité, de la lutte. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

 

Malgré la victoire d’une Porsche en 1979, on peut considérer que ce fût pourtant une déroute pour la firme de Stuttgart. Sans concurrents, les 936 Essex avaient soufferts d’une multitude d’avaries liées en partie à un manque de préparation. Pour l’édition 1980, Porsche n’est pas officiellement présent.

Le plateau

 
24h lemans 1980 Joest Porsche 908 IckxLa 908 groupe 6 aux couleurs Martini est engagée par Joest, c’est une réplique de la Porsche 936 assemblée par Joest à partir du châssis de secours 936-004 et animée par le moteur flat-6 de 1977 à deux soupapes par cylindres développant 550 ch. Avec le spécialiste Jacky Ickx au volant et un soutien discret de quelques techniciens de l'usine, la Porsche est la favorite incontestable.
 
24h lemans 1980 Ford RondeauJean Rondeau, dont la petite usine est située à Champagné à quelques kilomètres du Mans, est le challenger désigné. Fort de son expérience, sur Chevron, Porsche, Mazda, Inaltéra, de ses bonnes prestations sur sa propre voiture en 1978-79 (9ème, 5ème), il engage trois M379 B (2 GR6 et 1 GTP). La M379B est propulsée par le V8 Ford Cosworth de 450ch (100 cv de moins que la Porsche). Rondeau lui-même, Jaussaud (vainqueur en 1978), les frères Martin, Spice (5ème participation), Pescarolo (l’homme des trois victoires Matra) et Ragnotti en seront les pilotes.
 
Toujours en Groupe 6 3 litres, la De Cadenet-Ford conduite par son propriétaire et François Migault fait figure d'outsider après ses succès à Monza et Silverstone. Les conseils de Gordon Murray, ingénieur en chef chez Brabham semblent porter leurs fruits.
 
24h lemans 1980 de cadenet lola  
 
 
Les ambitions de l'ACR suisse de Chevalley Gaillard et Trisconi (une Lola à carrosserie profilée venue de Suisse) et de la Dome de Craft-Evans semblent nettement plus limitées.
La catégorie "prototype" est complétée comme de coutumes par quelques barquettes deux litres : quatre Lola, deux Chevron, une Toj et une Osella PA8 pilotée par Lella Lombardi et Mark Thatcher, le fils de la "dame de fer ». Les Mirage, fidèles aux 24 heures depuis de nombreuses années  ne sont pas là.
 

Les équipes privées américaines ou allemandes qui font les beaux jours de l'IMSA ou du championnat d'Allemagne Groupe 5, espèrent bien venir troubler la domination des prototypes 3 litres avec leurs surpuissantes Porsche 935. Onze exemplaires de la "K3" (la version victorieuse en 1979, préparée par les frères Kremer), sont présents avec notamment Fitzpatrick - Barbour - Redman, Whittington - Haywood, Rahal - Garretson - Moffat et Paul (père et fils-Edwards en IMSA. Le groupe 5 voit le retour du Team de Georg Loos avec une 935 pour Bob Wollek et Helmut Kelleners et une puissante équipe Kremer qui engage trois K3 pour Stommelen - Ikusawa - Plankenhorn, Lafosse - Field - Ongais et Lapeyre-Verney associés à Jean-Louis Trintignant qui effectue ses débuts au Mans. La capacité des réservoirs est passée de 160 à 120 litres et le débit des pompes de ravitaillement est abaissé de 140 à 50 L minute. Voilà qui ne va pas favoriser les gourmandes 935.

Côté italien, Lancia, la seule équipe officielle engagée en Groupe 5, a amené trois modèles Beta Monte Carlo à moteur 1400 cm3/turbo de 420 ch qui viseront la victoire dans la division 2 (moins de deux litres), alors que les quatre Ferrari 512 BB inscrites en IMSA chercheront à profiter des défaillances éventuelles des Porsche pour signer un bon résultat dans leur catégorie. Le plateau en IMSA se complète de quatre BMW M1 (dont deux semi-officielles confiées à Didier Pironi et Hans Stuck) qui sont encore très proches de modèles GT, et d'une Mazda RX7 dont la sonorité du birotor va martyriser les tympans des spectateurs.

La catégorie GTP-Le Mans ne devrait pas échapper à une équipe française avec la présence d'une Rondeau M 379 B pour les frères Martin, les spécialistes des 24 heures de Spa associés à Gordon Spice et de trois WM à moteur Peugeot V6-Turbo. Nettement moins puissantes, les trois Porsche 924 à moteur quatre cylindres (320 ch), chercheront avant tout à rallier l'arrivée en formation "groupée" pour d'évidentes raisons de marketing. Enfin, on compte encore cinq engagés en catégorie GT/groupe 4... cinq Porsche.

 

Le pesage 

Pas de scandale hormis un capot moulé avec les ailes et l’absence de jupes arrière sur la Lancia Beta. Finalement la commission technique de la Fisa jugera la voiture conforme. 

 

Les essais

Nouveauté, la séance du mercredi n’est plus qualificative et il est interdit de changer le moteur. Personne ne va prendre de risque inutile. La piste est détrempée et ne sèchera pas. Wollek ne sortira même pas. Grohs sur une 935 réalise le meilleur temps devant Fitzpatrick et Ickx tandis que Fabi et Désirée Wilson sortiront sérieusement de la piste.

Le jeudi, grosse perturbation. Comme la veille, il pleut. La séance chronométrée est de plus perturbée par les chronométreurs qui menacent de faire grève. Un chronométrage électronique à été mis en place à titre expérimental mais des grèves à l’Edf vont venir perturber à leur tour les ordinateurs. C’est un peu la panique, et les résultats ne seront officialisés que le vendredi matin.  Une nouvelle règle de qualification fait son apparition. La grille est établit en fonction de la moyenne des temps des équipages d’une même voiture avec la possibilité de supprimer le pilote de plus lent. Pourquoi faire simple… ? 

Fitzpatrick réalise le meilleur temps en 3.40.02 devant Ickx et Pescarolo. La valse des réclamations commence et finalement 55 équipages prendront le départ au lieu des 50 prévus initialement.

 

La grille de départ

 

Voitures

No

Pilotes

Temps

1

Rondeau Ford M 379B

15

Pescarolo

Ragnotti

3.44.2

3.46.3

2

Porsche 935 K3 Barbour

70

Fitzpatrick

Redman

Barbour

3.40.2

3.49.4

3.55.8

3

Porsche 935 Kremer

42

Stommelen

Plankenhorn

Ikusawa

3.46.7

3.49.5

3.53.3

4

Porsche 908 Martini

9

Ickx

Joest

leclere

3.41.3

3.47.1

4.01.7

5

Rondeau Ford M 379B

16

Jaussaud

Rondeau

3.49.4

3.51.0

6

Cadenet Ford

8

Migault

De Cadenet

Wilson

3.48.4

3.53.0

4.22.1

7

Dome Ford

12

Evans

Craft

3.49.8

3.51.7

8

Porsche 935 Kremer

41

Field

Ongais

Lafosse

3.49.0

3.50.3

3.54.7

9

WMP 79/80

5

Frequelin

Dorchy

3.48.7

3.55.1

10

Porsche 935 Loos

45

Wollek

Kelleners

3.46.2

3.59.9

 

La course

Avec 24 Porsche sur la grille, l’issue ne fait pas de doute. Une demi-heure avant le départ, c’est le déluge. 

24h lemans 1980 départ

Fitzpatrick s’élance en tête devant Pescarolo, Stommelen, Wollek, Jaussaud, Ickx, Fréquelin et Stuck. Wollek remonte en 2eme position au moment ou la pluie redouble. Les 935 qui consomment en moyenne 60L/100 s’arrêtent assez vite. Hans Stuck, en véritable funambule, hisse sa M1 dans le trio de tête en compagnie de Wollek et de Fitzpatrick. Jacky Ickx mène une course sage, un peu en retrait mais il apparait rapidement que son moteur ratatouille à cause de la pluie.

1er rebondissement avec l’arrêt de la Bmw M1 de Stuck. Radiateur et pare brise endommagée par un élément de carrosserie perdu par une Porsche. Il repartira en 22eme position. Didier Pironi au volant de la M1 de Bmw France sortira suite à une crevaison, il pourra repartir. La pluie cesse et Ickx remonte, à 20 heures il prend la tête de la course.

24h lemans 1980

 

20 heures

 

Voitures

No

Pilotes

 

1

Porsche 908 Martini

9

Ickx/ Jost/ Leclere

 

2

Porsche 935 K3 Barbour

70

Fitzpatrick/ Redman/ Barbour

13’’

3

Porsche 935 Loos

45

Wollek/ Kelleners

16’’

4

Rondeau Ford M 379B

15

Pescarolo/ Ragnotti

26’’

5

Porsche 935 Kremer

42

Stommelen/ Plankenhorn/ Ikusawa

1 T

6

Rondeau Ford M 379B

16

Jaussaud/ Rondeau

 

7

WMP 79/80

5

Frequelin/ Dorchy

 

8

Porsche 935 Kremer

41

Field/ Ongais

 

9

Cadenet Ford

6

De Cadenet/ Migault/Wilson

 

10

WMP 79/80

7

Saulnier/Bousquet/Morin

 

En prenant 10 secondes à ses poursuivants à chaque tour, Jacky Ickx prend le large.

21h30 1er coup de théâtre. Jacky Ickx est au ralenti peu après Mulsanne. Sa courroie de pompe à injection à rendu l’âme (problème déjà rencontré dans le passé sur la 936). Il perdra 13 minutes et pointera en 7eme position. Stommelen, victime de soucis baisse le rythme.

22h10 Peu après la courbe Dunlop, c’est au tour de Bob Wollek de s’arrêter. Il doit lui aussi changer la courroie de pompe à injection. Devant, les 2 Rondeau prennent la tête mais Fitzpatrick est juste derrière.

 

Minuit

 

Voitures

No

Pilotes

 

1

Porsche 935 K3 Barbour

70

Fitzpatrick/ Redman/ Barbour

 

2

Rondeau Ford M 379B

15

Pescarolo/ Ragnotti

 

3

Rondeau Ford M 379B

16

Jaussaud/ Rondeau

1 T

4

Porsche 908 Martini

9

Ickx/ Jost/ Leclere

1 T

5

Porsche 935 K3 Barbour

71

Garretson/Rahal/Moffat

5 T

6

Cadenet Ford

8

De Cadenet/ Migault/Wilson

5 T

7

Rondeau Ford M 379B

17

Spice/Martin/Martin

5 T

8

Porsche 935 K3

85

Haywood/Whittington/Wittington

7 T

9

WMP 79/80

7

Saulnier/Bousquet/Morin

7 T

10

Porsche 924 Turbo

4

Shurti/Barth

7 T

 

Peu après minuit, les deux Rondeau rentrent au stand.  Sur la 16, il faut remplacer la courroie d’alternateur. Sur la 15, c’est beaucoup plus grave puisque le moteur est cassé. C’est l’abandon pour l’équipage Pescarolo Ragnotti. Fritzpatrick mène toujours, devant Ickx, bien remonté, Jaussaud et la De Cadenet. Les positions entre les 3 premiers vont alterner en fonction des arrêts pour ravitailler. Belle remontée pour la De Cadenet, Wollek et Stuck tandis que Stommelen, abandonne sur casse moteur.

 

4h mi-course

 

Voitures

No

Pilotes

 

1

Porsche 908 Martini

9

Ickx/ Jost/ Leclere

 

2

Rondeau Ford M 379B

16

Jaussaud/ Rondeau

1 T

3

Porsche 935 K3 Barbour

70

Fitzpatrick/ Redman/ Barbour

3 T

4

Rondeau Ford M 379B

17

Spice/Martin/Martin

5 T

5

Cadenet Ford

8

De Cadenet/ Migault/Wilson

6 T

6

Porsche 935 Loos

45

Wollek/ Kelleners

7 T

7

Bmw M1

84

Stuck/Burger

10 T

8

Porsche 935 K3

43

Lapeyre/Verney/Trintignant

10 T

9

Porsche 924 turbo

3

Bell/Holbert

10 T

10

WMP 79/80

7

Saulnier/Bousquet/Morin

10 T

24h lemans 1980 45 Porsche 935 Loos Wollek

6h30 Bob Wollek est une fois encore très mal récompensé. Le moteur de la Porsche du Loos est cassé, il abandonne.

7h00 Fitzpatrick s’arrête au stand. La 935 est victime de problèmes d’allumage. Les Porsche 935 manquent cruellement de fiabilité.

8h00

 

Voitures

No

Pilotes

 

1

Porsche 908 Martini

9

Ickx/ Jost/ Leclere

 

2

Rondeau Ford M 379B

16

Jaussaud/ Rondeau

 

3

Porsche 935 K3 Barbour

70

Fitzpatrick/ Redman/ Barbour

 

4

Rondeau Ford M 379B

17

Spice/Martin/Martin

 

5

Cadenet Ford

8

De Cadenet/ Migault/Wilson

 

6

WMP 79/80

7

Saulnier/Bousquet/Morin

 

7

Porsche 924

3

Bell/Holbert

 

8

Porsche 924 turbo

2

Rouse/Dron

 

9

Porsche 935 K3

43

Lapeyre/Verney/Trintignant

 

10

Porsche 924 Turbo

4

Shurti/Barth

 

 

10h00 La Porsche 908 est au stand. On change le pignon de 5eme vitesse. L’arrêt durera 28 minutes, entre temps la Rondeau de l’équipage Rondeau/Jaussaud a pris la tête de la course avec 5 tours d’avance.

24h lemans 1980 rondeau jaussaud

10h30 Fitzpatrick dont la voiture souffre toujours de soucis d’allumage se voit souffler la 3eme place par la Rondeau des frères Martin et Spice.

12h00

 

Voitures

No

Pilotes

 

1

Rondeau Ford M 379B

16

Jaussaud/ Rondeau

 

2

Porsche 908 Martini

9

Ickx/ Jost/ Leclere

 

3

Rondeau Ford M 379B

17

Spice/Martin/Martin

 

4

Porsche 935 K3 Barbour

70

Fitzpatrick/ Redman/ Barbour

 

5

WMP 79/80

7

Saulnier/Bousquet/Morin

 

6

WMP 79/80

5

Frequelin/ Dorchy

 

7

Porsche 924 Turbo

4

Shurti/Barth

 

8

Cadenet Ford

8

De Cadenet/ Migault/Wilson

 

9

Porsche 935 K3

73

Paul/Paul jr/Edwards

 

10

Porsche 924 turbo

2

Rouse/Dron

 

 

13h00 ll ne reste plus que trois heures de course, lorsque Jean Rondeau relais Jaussaud. Reparti de son stand avec des pneus slicks, Rondeau est surpris par une nouvelle averse aussi violente qu'imprévue et part en glissade dans la montée de la courbe Dunlop. Moteur coupé face aux rails de sécurité, Rondeau hurle de rage et de désespoir. Il actionne le démarreur, le Ford Cosworth, toussote, sursaute mais reste muet. Le rêve tourne au cauchemar et encore, dans son malheur, il n'a pas vu qu'il a bien failli être heurté par la Porsche de Joest partie en aquaplaning au même endroit ! Et puis soudain, le son rauque du V8 emplie l'habitacle. Il repart lentement, mais tétanisé par cet incident, ivre de fatigue et vidé nerveusement, il ne trouve plus ses trajectoires. Rondeau perd plus de 10 secondes au tour et Ickx a flairé le "bon coup".

En dépit d'une boîte toujours aussi rétive, la Porsche est revenue à moins de deux tours de la Rondeau.

14h00 A deux heures de l'arrivée, le suspense reste entier. Plus solide et plus expérimenté, Jean-Pierre Jaussaud assure alors les deux derniers relais et stabilise rapidement l'écart avec la Porsche mais tout reste possible.

La piste s'assèche aussi vite qu'elle s'est détrempée et Ickx doit effectuer un nouveau changement de pneumatiques.

La dernière heure de course est interminable, mais la victoire se dessine enfin pour la voiture française qui franchit la ligne d'arrivée au milieu d'une véritable marée humaine avec 1 tour d’avance sur Jacky Ickx.

 

Bilan

Le grand vainqueur est Jean Rondeau bien aidé par l’expérimenté 'Papy' Jaussaud, qui remporte sa 2ème victoire au Mans. C’est un triomphe pour le petit artisan Sarthois face à l’armada Porsche. Les frères Martin associé à Spice montent sur la 3eme marche du podium. Frequelin et Dorchy au volant de la Wm terminent 4eme. Superbe prestation des petits constructeurs (français).

Le grand perdant est Porsche qui vient d'essuyer sa 3e défaite consécutive. Les causes sont connues : courroie de pompe à injection et pignon de 5eme vitesse. Des  problèmes pourtant rencontrés en 1978 et en 1979 !!!

Bien qu’extrêmement performantes, la fiabilité a aussi manqué du côté des 935.

Vidéo de l'INA